05 novembre 2009
Coming in, coming out - Chapitre 3 (suite)
C’est ce soir là que ça a vraiment commencé. La tournée des bars et des boîtes, la lente descente aux enfers pour tout oublier. Oublier son visage et ses yeux, oublier son sourire et le son de sa voix, oublier son corps et la douceur de sa peau. Tous les soirs, toutes les nuits, ne rentrer qu’après le lever du soleil, dormir jusqu’au retour de l’obscurité, et recommencer. Dans un autre club, avec d’autres personnes, un autre style de musique, boire autre chose, porter autre chose, parler d’autre chose mais, au fond, revivre chaque soir la déchéance identique à celle de la veille, à ne plus savoir quel pied mettre devant l’autre, quelle rue emprunter pour rentrer. A ne plus rien savoir du tout, et surtout pas la douleur.
Avec Eva aussi, c’est ce soir là que ça a commencé. Les premiers regards, sans trop savoir ce qu’ils voulaient dire, les premières allusions à peine voilées. Jess n’avait pas relevé. Tout ce qui comptait, c’était d’avaler le plus possible, d’écluser les verres et de noyer les pensées. Jusqu’à ne plus marcher droit, jusqu’à ne plus savoir, ne plus rien savoir. Oublier jusqu’à son propre prénom et surtout, surtout, ne plus penser à rien. Cerveau éteint. Rentrer chez soi, s’allonger sur le canapé pour ne pas avoir à ramper jusqu’au lit, fermer les yeux et tout effacer. Quelques heures de répit.
Le lendemain matin, au réveil, pourtant, c’est toujours la même douleur. Aggravée encore par le mal de tête et l’estomac retourné. Les mêmes images qui hantent l’esprit, les mêmes élancements qui partent du bas ventre jusqu’à faire exploser la tête. Douleur lancinante. Elle préfère refermer les yeux, s’allume une clope à tâtons, ne cherche même pas à bien viser le cendrier quand elle laisse tomber les cendres. Rien à foutre.
Deux heures plus tard, c’est le bruit de la boite aux lettres qui la réveille. Imbécile de facteur. Clic, clic, fait la petite trappe métallique en tapant contre la porte d’entrée. Trois ou quatre fois, toujours. Juste assez pour la sortir de sa torpeur. Elle ne prend même pas la peine d’aller voir. Les quelques mètres qui séparent le lit du canapé lui semblent insurmontables, comme si le moindre mouvement lui demandait trop d’efforts, et dans sa tête, c’est un tambour qui tape. Toujours plus fort. Toujours plus vite. Encore une journée passée entre veille et sommeil, à essayer de se rendormir à chaque nouvelle pensée, à fermer fort les paupières pour que la lumière n’y entre plus, jusqu’à voir des étoiles derrière le noir de ses paupières clauses. S’endormir. Oublier.
Ce n’est que le lendemain qu’elle a repensé au courrier. Des factures, des propositions de concerts, une lettre pour Lara, des publicités. La boite aux lettres débordait. Les propositions, la lettre, les pubs, elle a tout jeté à la poubelle sans les ouvrir. Ne garder que les factures, dernier lien entre elle et la société, entre elle et sa vie d’avant. Dernières obligations à remplir. Les autres, elle n’y pensait même plus. Même manger lui était sorti de la tête. Il n’y a que Lara qui y tournait en boucle. Et n’y tenant plus, elle a fini par attraper son téléphone. Composer le numéro, c’’était facile. A force, elle le connaissait par cœur depuis des années. Puis la sonnerie qui résonne dans le combiné, les secondes qui paraissent des heures. Pourvu qu’elle décroche. Juste entendre sa voix à nouveau.
29 octobre 2009
Coming in, coming out - Chapitre 3
14 Juillet 2008
Il fait sombre même en plein jour, dans les bars. C’est pour ça, sûrement, qu’elle les aime tant. Ne pas avoir à regarder la réalité en face, se fondre dans la masse, se cacher dans la pénombre. Ici tout le monde est comme elle, accoudé au bar avec un demi et quelques clopes, tout le monde cherche à y noyer quelque chose. Personne ne se fait juge, ils n’en ont de toute façon pas la carrure alors à quoi bon essayer. On se renferme sur soi-même, on s’enferme dans ses pensées. Parfois, on tente un pas vers l’avant, une conversation décousue se profile, on parle de tout et de rien mais, au fond, on ne fait toujours que penser au pourquoi. Pourquoi on se retrouve là, seul, au milieu de l’après-midi, à plonger son regard au fond d’un verre de bière pour n’avoir à regarder personne dans les yeux. On y lirait la même douleur que dans les nôtres, sans doute.
Deux semaines qu’elle vient ici tous les jours, passe toutes ses après-midi sur ce même tabouret, varie les consommations. Bière, whisky, vodka, café. Comme une façon de rendre les heures moins identiques aux précédentes. A force, elle reconnaît les habitués. Il y a cette petite vieille, toujours assise à la même table, au fond. Elle se tartine les lèvres de rouge et sort ses plus beaux bijoux, chaque jour, pour venir s’installer là. Le vernis sur ses ongles s’écaille, ses bas sont troués, et pourtant elle est là, la bouche écarlate, l’or cliquant autour du coup, qui sonne un peu à chaque mouvement. Depuis deux semaines, chaque après-midi, elle lit ou relit le même livre, tournant doucement les pages. Jess n’a pas l’impression qu’elle avance, pourtant, toujours à peu près au même endroit. Elle se dit que peut être, elle lit et relit les mêmes pages, le même chapitre, celui qui lui rappelle une époque de sa propre vie, heureuse ou non. Elle se demande ce qui peut bien pousser cette femme à être là, chaque jour, à se faire belle. Attend-elle depuis des années son amour qui lui a un jour promis de la rejoindre ici ? Ou l’un de ses enfants, qui ayant pris son adolescence a promis qu’il reviendrait un jour, avant que les lettres ne s’espacent et ne finissent pas disparaître. L’attend-elle toujours ? Elle s’imagine son espoir à chaque fois que la cloche sur la porte retentit et qu’elle lève la tête, son sourire qui s’évapore à l’instant même où elle se rend compte que ce n’est pas lui, ou elle. Elle s’imagine la douleur, des années plus tard, et se demande si elle sera toujours ici, dans dix ou vingt ans, attendant que Lara ne se décide à l’appeler, à la chercher, à lui pardonner.
A côté de la vieille dame, deux hommes jouent aux cartes, se reprochent bruyamment les erreurs commises pendant la partie, parlent de leur passé avec de la fierté dans la voix, de la guerre surtout. Ils doivent les connaître par cœur, leurs histoires de guerre, à force de se les raconter chaque jour, encore et encore. Ils disent la douleur des blessures, les amis restés là-bas, les cris qui retentissent dans les oreilles, des mois après encore. Ils disent que si les jeunes sont aussi cons, c’est qu’ils n’ont pas connu ça, que la société court à sa perte, que plus rien ne peut arrêter l’apocalypse, qu’il est trop tard. Ils disent ‘Aujourd’hui, on ne pense plus qu’à s’amuser, alcool et drogue à volonté, sans se soucier des conséquences, on baise avec n’importe qui, n’importe où, sans amour. Nous on attendait de se promettre l’éternité avant de goûter au plaisir interdit ». L’un des deux a une larme au coin de l’œil. Elle apprendra plus tard que sa fille est morte du sida des années plus tôt, comprendra un peu mieux sa douleur et son refus de la jeunesse. En attendant, elle pense à une chanson de Saez. « Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous ». Elle se dit qu’ils sont vraiment fous, qu’elle est sans doute vraiment conne, aussi, se demande ce qui est préférable, et si elle préfèrerait vivre assez longtemps pour devenir folle ou mourir conne. Elle ne sait pas. Lara disait toujours qu’elle voulait qu’elles meurent ensemble, le même jour, que de toute façon elles ne pourraient pas survivre séparées. Elle répondait qu’elle voulait mourir jeune, avant que les années ne ternissent les traits de son visage et que ses seins ne lui arrivent au nombril à force de perdre le combat contre la gravité. Ca la faisait rire. Pas Lara. Elle prenait la mort bien trop au sérieux, en faisait des cauchemars parfois, terrorisée à l’idée de ne pas avoir le temps de tout vivre, de ne rien laisser derrière elle. Ca la hantait, cette idée de laisser une trace, un souvenir indélébile après sa mort, pour ne pas disparaître vraiment. Comme si c’était aussi simple. Elle voulait écrire ou faire quelque chose, au moins, quelque chose d’impérissable. Laisser une trace. Pas Jess. Elle, elle aimait répéter qu’elle voulait mourir à 200 km/h sur l’autoroute, foncer droit dans un mur, à fond, comme elle avait toujours vécu, à fond. Trop vite pour avoir peur, trop vite pour reculer, trop vite pour souffrir, et trop jeune pour que le poids des années n’ait déjà pesé sur sa vie. Elle souriait, en disant ça et se mettait à fredonner la chanson d’Eminem, Stan, le moment où il parle dans son dictaphone, juste avant de se jeter du haut du pont directement dans le canal. Mais au fond, elle avait peur. De la mort comme de la vie. Elles en avaient peur toutes les deux. De la vie.
- Il me semblait bien que c’était toi que j’avais vu
- Salut Chloé
- Qu’est-ce que tu fais là toute seule ?
- Je bois une bière, ça se voit non
- Toujours aussi aimable, à ce que je vois.
- Ouais. Excuse-moi. C’est pas trop la forme en ce moment.
- Lara ?
- L’absence de Lara
- Elle va revenir, ne t’inquiète pas.
- Non, elle ne reviendra pas.
- Mais si, tu verras.
- Putain arrête, j’en ai marre que tout le monde me dise de ne pas m’inquiéter, que c’est pas si grave, qu’elle reviendra, que je dois continuer à vivre. Vous ne savez même pas ce que je ressens alors arrêtez de me faire croire que vous avez la moindre idée de comment je devrais réagir.
- C’est bon Jess, j’essayais juste d’être gentille.
Elles ont bu un verre en silence, côte à côte, penchées sur leurs verres, tuant le temps jusqu’à être assez défoncées pour ne plus avoir à parler sans que le silence ne devienne pesant, trouver à meubler la conversation sans avoir à réfléchir.
- Tu reprends la même chose ?
- Tu l’as vue, récemment ?
- Lara ?
- Qui d’autre ?
- Non… pas depuis vendredi dernier.
- Ah.
Et le silence, à nouveau. Les rayons du soleil traversent les vitres. En regardant bien, on peut voir la poussière danser là où ils se posent. Chloé a levé son verre à hauteur de ses yeux, regarde le monde à travers le spectre doré du liquide. C’est même pas plus beau, en jaune. Juste moins gris. Ca le restera, jusqu’à ce qu’elles soient assez défoncées pour avoir le courage de rentrer chez elles. Retrouver la solitude et les conneries de la télé, retrouver les pensées noires et l’insomnie. Cette phrase, elle la passe et la repasse en boucle dans sa tête. « Je t’aime à l’insomnie ». Lara la lui avait écrite, au début de leur histoire, lorsqu’elle expliquait ne plus pouvoir dormir tant Jess la hantait, tant elle pensait à elle. C’était beau. Aujourd’hui, ça lui fait mal de penser que l’insomnie est toujours là, mais qu’il n’y a plus d’histoire d’amour à y attacher.
La bière est fraîche, elles vident leurs verres en deux ou trois gorgées, se contentent de lever la main pour que le barman leur en apporte deux autres. Plongées dans leurs pensées. Des étudiants révisent à une table un peu plus loin, discutent des résultats, de l’école qui les fait chier, de la vie qui les emmerde, de leurs parents qui leur tapent sur le système. Cahiers ouverts sur la table, ils ne les regardent que rarement. L’un s’énerve un peu, rétorque à un autre qu’il n’a pas besoin de l’école pour réussir sa vie, qu’il sera musicien, qu’il réussira et qu’il n’en a rien à foutre du reste. Il a l’air sûr de lui, menton relevé, ses yeux lancent des éclairs. Il attise l’intérêt de Jess. Elle était comme lui, il n’y a pas si longtemps, sûre d’elle et de la vie, sûre qu’elle n’avait pas besoin de suivre le système, qu’il était pourri de toute façon. Elle le trouve toujours aussi pourri aujourd’hui, mais a appris à s’en contenter. Avant, elle lançait des révoltes, parlait haut et fort, la passion brillait dans ses yeux, l’air sûr d’elle et le menton relevé, comme lui. Avant. Maintenant elle se contente de boire et de marmonner que la vie est nulle, mais elle s’y est faite, au fond, au système. Elle paie ses impôts, vit du chômage plus que de sa musique, et même si elle n’a pas encore totalement renoncé à se faire un nom dans le milieu de la musique, même si elle refuse encore les compromis, elle sait que ça ne durera plus très longtemps, qu’un jour ou l’autre elle rangera la guitare au placard et s’installera derrière un bureau pour taper des notes ou rédiger des contrats. Elle attend juste d’avoir épuisé ses dernières réserves, maintenant que même Lara n’est plus là pour lui dire de ne pas abandonner.
- Faut que j’y aille
- Déjà ?
- Eva termine ses cours dans 15 minutes, je lui ai dit que j’irai la chercher
- Ok
- Tu veux venir ?
- Nan, je vais rester encore un peu.
- Viens, on sort ce soir, ça te ferait du bien
- Je sais pas…
- Moi je sais, tu vas te bouger un peu, quitter ce bar pourri et retrouver tes amies, arrêter de te morfondre pendant une soirée. Une seule. Et puis je te laisse tranquille.
- Tu crois qu’elle sera là ?
- Non. Elle a refoulé toutes les invitations depuis deux semaines
- (…)
- Allez, bouge-toi, on y va
22 octobre 2009
Coming in, coming out - Chapitre 2 (suite)
Dehors, l’air frais lui cogne sur le visage, la clarté du jour qui se lève ne cache plus ses larmes aux passants, mais elle s’en fout. Jess. Jess et cette fille. Les mains de Jess sous le t-shirt de cette fille. Les ongles de Jess lacérant le dos de cette fille. La jambe de Jess entre les jambes de cette fille. Le t-shirt de Jess remonté sous les doigts de cette fille. Les seins de Jess offerts aux mains de cette fille, aux yeux de cette fille.
Ca remonte d’un coup. Tout. Elle n’a rien mangé de la journée, pourtant. Alors, penchée par-dessus le caniveau, c’est son dégoût qu’elle vomit, son dégoût et sa détresse. Jess. Elle voudrait rester là, continuer à vomir, vomir jusqu’à son cœur, et cette boule au fond de sa gorge qui l’empêche de respirer. A chaque douleur intense, c’est pareil, ça remonte tout seul, comme si son corps rejetait le mal sans s’en rendre compte, comme si instinctivement elle essayait de tout laisser derrière elle. A chaque fois que son cœur se brise, c’est son estomac qui se retourne et ses boyaux qu’elle ressort. Encore et encore. Jusqu’à n’avoir plus la force de penser, à se traîner plus qu’autre chose jusqu’à chez elle, concentrée sur ses pieds à avancer l’un après l’autre, dans le bon ordre, surtout. Garder le cap. Ne plus penser qu’à garder le cap. Rentrer et s’endormir, fermer les yeux et ne plus rien entendre, ne plus rien savoir que la lourdeur des muscles endoloris par les larmes, contractés par les sanglots.
Fermer les yeux et espérer que tout ait disparu au réveil. Mais le lendemain matin, rien ne disparaît jamais. Les nausées ont encore empiré, l’estomac se tord de douleur, les muscles se contractent, bien décidés à tout faire sortir. Sauf qu’il n’y a plus rien. Rien qu’un filet de liquide blanc, acide à s’en faire péter la gorge. Suc gastrique. C’est tout ce qu’elle a encore à déverser. Avec ses larmes. Et les images, pourtant, sont toujours là. Projection intérieure, séance pornographique, elle imagine ce qui s’est passé après, la façon dont Jess lui a sans doute pris la main pour l’entraîner dehors, jusqu’à chez elle, comme elle le faisait toujours quand l’envie devenait trop pressante. Sa main dans la sienne, tout son corps qui la tire vers l’avant, vers un lit, un canapé, n’importe quoi du moment que ça calme l’envie trop forte d’un corps contre le sien. Jess. C’est son corps nu maintenant qui défile dans sa tête, ce corps qu’elle connait par cœur, le ventre plat, presque creusé quand elle s’allonge sur le dos, les petits seins arrogants qui pointent vers le ciel, comme deux petites pommes qui trouvaient toujours leur place dans ses mains, les cuisses fermes et musclées qui enserraient sa taille quand elle lui faisait l’amour, les fesses, petites et rebondies, jamais aussi belles que moulées dans un jean, et le petit tatouage, sous le nombril, quelques notes de musique, les premières notes d’une chanson. Elle n’a jamais voulu lui dire laquelle s’était. Et les quelques grains de beauté qui parsemaient sa peau. Un sur le haut du sein gauche, un juste sur la clavicule, un autre un peu au-dessus du genou droit, vers l’intérieur de la jambe, là où la peau commence à devenir tellement douce, pour remonter, de plus en plus soyeuse, vers la barrière de la petite culotte. Elle serre les paupières, à s’en donner mal à la tête, se concentre si fort pour penser à autre chose, n’importe quoi, s’enfonce la bouche ouverte dans l’oreiller, pour ne pas crier, jusqu’à ce que l’air déserte ses poumons, devienne vital. Et même alors, elle hésite à se relever. Ce serait tellement simple, de ne plus jamais penser. Juste quelques secondes de plus sans bouger, se forcer quelques instant à ne pas respirer, pas encore, et tout serait fini, jamais plus elle ne reverrait ces images venir lui hanter la tête et lui bousiller le cœur. Tellement simple. Pourtant, elle ne peut s’y résoudre. Fil invisible la reliant encore à la vie alors qu’elle est déjà morte à l’intérieur. Fil invisible qu’elle ne peut se résoudre à quitter.
Alors, à l’aveuglette, elle tend la main vers la table de nuit, attrape le petit sachet plastique, l’ouvre, fait vriller la flamme de son briquet et émiette entre ses doigts l’une des petites boulettes du sachet. Elle peut le faire sans même ouvrir les yeux. Habitude. Elle soulève une paupière, attrape une clope dans son paquet. Du bout de la langue, elle humidifie la jonction de la feuille le long de la cigarette, l’éventre d’un coup sec et laisse le tabac tomber avant de le mélanger distraitement, du bout des doigts. Elle lisse une feuille de papier fin entre ses paumes, laisse tomber dessus le mélange de tabac. La concentration lui plisse un peu le front, elle se mordille la lèvre inférieure, toujours, pendant qu’entre ses doigts une extrémité de la feuille chercher à se glisser sous l’autre, former un joli petit rouleau. Après, elle refermera les yeux, laissera sa tête retomber sur l’oreiller et entrouvrira les lèvres pour y glisser le joint. Elle l’allumera et oubliera, pour quelques heures, d’avoir mal. Avant que ça n’empire. Toujours, comme un rituel. Préparation, oubli, douleur.
Aurait-elle aussi mal, si elle savait que Jess s’était dégagée quelques minutes plus tard. Flash. Etreinte furtive, elle s’était rendue compte que ce n’était pas ce qu’elle voulait, qu’elle aimait Lara. Alors elle s’était excusée et était repartie vers la salle, vers les autres. C’est là qu’on lui avait dit. Que Lara était passée mais ne l’avait apparemment pas trouvée. Que c’était dommage qu’elles se soient ratées. Instinctivement, elle a compris. Qu’elle l’avait trouvé, que tout était fini, qu’elle l’avait vue et avait fait demi tour. Fini. Et ça se répétait sans répit dans sa tête. Fini. Tout. Pas de retour en arrière possible. A côté d’elle, la fille restait debout, ne comprenait pas. Elle n’avait pas l’air méchante, en fait. Juste conne. Elle restait debout là, droite comme un i, attendant que Jess lui dise quoi faire, bouche entrouverte, yeux fixés sur elle, sa main cherchait celle de Jess. Exaspérant.
- Putain, tu me lâches, d’accord !
- Mais…
- Nan, laisse tomber, c’est bon
- Mais attends, tu peux pas me virer comme ça !
- Ah bon, et pourquoi ? C’était une connerie, t’en as bien profité, merci, c’était cool mais on n’est pas liées par un contrat qui dit que je n’ai pas le droit de t’envoyer chier maintenant
- (…)
- Ouais, c’est ça, pleure, t’auras l’air plus conne encore comme ça
Et elle était partie, dos voûté, épaules tremblantes. Pendant une seconde, Jess s’en était voulu de la traiter comme ça. Parce que c’est vrai, elle n’était pas méchante. Une seconde seulement, parce qu’après, la certitude d’avoir perdu Lara était revenue, fulgurante, lui avait fait oublier tout le reste, prendre conscience de tout. Ou de rien, plutôt. Du rien qui l’attendait maintenant que Lara n’était plus là. Elle avait couru dehors, quelques minutes trop tard seulement, hurlé son prénom. Trop tard. Lara était partie, elle marchait droit devant, n’entendait pas son prénom crié comme un jet de désespoir, elle ne pouvait pas voir Jess s’agiter dans tous les sens aux alentours de la boite, courant dans les rues adjacentes en espérant la trouver, ni les larmes qui roulaient sur ses joues. Aurait-elle fait demi tour, si elle avait su ?
20 octobre 2009
Celle qui avait l'impression que le temps n'existait pas
J'ai l'impression que Septembre n'a pas eu lieu. Tout passe trop vite. Le temps s'envole et je ne me souviens pas des choses qu'on a pu faire. Peut-être bien parce qu'on ne fait rien. Rien que la routine, jour après jour. On mange autre chose, parfois ailleurs, on regarde une autre connerie à la télé, on lit un autre livre, on discute d'autre chose, on parle à d'autres clients mais toujours aux mêmes collègues. Et sans même qu'on s'en rendre compte, un mois s'est écoulé. On n'y a juste pas pensé. A le savourer. Et avant qu'on s'en rende compte, c'est l'hiver. Avant qu'on s'en rende compte, on a pris de l'âge. Avant qu'on s'en rende compte, même, c'est trop tard. C'était quand déjà, l'enfance et ses jeux par dizaines? L'époque où on ne se souciait de rien d'autre que du goûter que maman allait préparer et des jeux qu'on allait s'inventer? C'était quand déjà, l'adolescence et ses émotions en vrac? L'époque où on commençait tout juste à deviner la vie? Celle où on pouvait encore croire que le monde était à nos pieds et qu'on ferait de grandes choses? Celle des expériences nouvelles et de l'absence de limites, des nuits blanches et des premières gueules de bois? C'était quand, la liberté? Quand on se sentait invincibles à marcher au milieu des rues en pleine nuit? Quand on chantait à tue-tête au milieu d'un bar et qu'on s'amusait de tout? C'était quand, que tout ça a changé?
On a troqué nos rêves pour des responsabilités, nos nuits blanches pour du repos bien mérité. On a troqué nos jouets contre un boulot mal payé, et on sait maintenant que le monde n'est pas à nos pieds.
Ce n'est pas le temps, pourtant, qui change. C'est nous. C'est moi. J'ai oublié d'en profiter...
19 octobre 2009
Celle qui s'était promis de ne plus jamais boire à l'excès
Week-end en demi-teinte. Excès d'alcool suivi d'un excès de sommeil. Et le temps qui passe toujours trop vite. Lundi matin, déjà. Je ne vois plus les jours passer. Y avait ce mélange de rhum, de vodka et de get 27 dans mon verre. Cul sec fatal. Vous connaissez cette expression qui dit "j'ai cru mourir". Eh bien, littéralement, j'ai cru mourir. En attendant B sur le seuil de l'immeuble, glacée, la nausée qui revenait par vagues. S'en est suivie une nuit sans rêve, une journée entre sommeil, coma et rares tentatives pour me sortir de ma torpeur une bonne fois pour toutes. Mc Do, retour sous les draps. Jusqu'à la tombée de la nuit, j'ai vécu entre rêve et réalité. A me remémorer cette phrase fétiche des buveurs invétérés. C'est promis, plus jamais je ne bois trop. Pour tout vous dire, j'en suis encore convaincue, 3 jours plus tard. Et dimanche. Le dimanche, les heures s'écoulent tranquillement. Une longue matinée de sommeil, un peu de ménage, une amie qui annule, beaucoup de lectures, quelques séries télé sympa. Et déjà, le lundi matin qui pointe le bout de son nez.
J'aime pas ces jours passés à hiberner. D'ailleurs, j'aime pas l'hiver qui pointe le bout de son nez. Ressortir les grosses vestes et les écharpes, penser à ranger les petit t-shirts et les shorts, se dire qu'on achèterait bien une paire de bottes rembourées et se cacher sous le plaid jusque dans son canapé. Non non, je refuse d'allumer le chauffage avant le mois de Novembre. Pour ça, je serai restée en Belgique. Alors tant pis si j'ai froid partout sauf sous ma couette.
Mis à part ça, de sympathiques découvertes. Le nouveau livre de Carlos Ruiz Zafon, "le jeu de l'ange", qui ne me quitte plus. Envoutant, prenant, presque mystique. Et cette série, "The big bang theory". Drôle et décalée, qui m'a fait sortir quelques éclats de rire. Et puis il faut bien admettre que l'hiver a ça de bon que j'adorer m'offrir un thé bien chaud et quelques biscuits en regardant par la fenêtre, quand dehors le froid est mordant.
Qui sait, peut-être que cette année, les longues et froides soirées passées dans les bras de ma chérie à regarder la télé me réconcilieront avec l'hiver.
15 octobre 2009
Coming in, coming out - Chapitre 2
28 Juin 2008
Tout le monde était là. Eva, Chloé, Kate, et tous ces visages familiers des nuits dont on ne se souvenait plus le lendemain matin. Elle se souvient s’être demandé ou pouvait bien être Jess, puisqu’elle n’était pas dans le groupe. Elle lui avait dit qu’elle venait à cette soirée, pourtant. De son sac, elle avait sorti son portable, pour vérifier. Nouveau texto. ‘Je t’aime’. Elle avait souri toute seule, immobile au milieu de la piste de danse, manteau encore sur les épaules et portable à la main. Elle avait vérifié une dernière fois si c’était bien la bonne soirée et s’était dirigée vers le groupe un peu plus loin. Prise de tête pour savoir à quel after il fallait aller, personne n’était d’accord. L’une préférait les quais, l’autre la soirée prévue chez un ami qui n’était sans doute pas fini, la troisième voulait rentrer, les autres se contentaient de sourire bêtement, shootées à tout ce qui leur était passé sous la main. L’espace d’une seconde, Lara s’était rendue compte à quel point c’était pathétique, les voir comme ça, hagardes, alors qu’elle n’avait ingurgité que du café depuis le matin.
- Vous savez où est Jess ?
- Hey, salut toi ! T’étais passée où ces dernières semaines ? Tu bois quoi ? C’est quoi ce t-shirt, c’est nouveau ? T’as pas une clope ? Martini ou vodka ?
Questions en vrac, sourires figés, phrases déstructurées, elle ne prend même pas la peine de répondre, trop consciente que dans leur état elles ne comprendraient pas, de toutes façon. Trop consciente de leur impression de planer pour la connaître si bien, et du décalage, de la distance immense qui les sépare à cet instant précis. Le trip de fin de soirée des autres, survoltées, jusqu’au bout de la nuit, et sa fatigue à elle, son envie de prendre Jess par la main, de traverser la piste de danse avec elle pour retrouver la fraîcheur du dehors, la douceur de ses lèvres, la chaleur de leur lit. Elle réessaie
- Vous savez où est Jess ?
- Qui ?
- Jess
- Euh… elle est aux toilettes, non ? Ou alors elle est partie ? Je sais pas.
C’est Kate. Apparemment la seule a avoir compris le sens de la question. Elle n’en est peut être pas encore à ne plus savoir ce qu’elle raconte, à ne plus savoir dans quel ordre placer les mots dans une phrase. Celle dont Lara est le plus proche, aussi. L’ex petite amie de son petit frère. Avant, quand ils étaient quatre, avec Jess, Damien et Kate, ils ne pensaient presque pas à sortir, passaient des soirées entières tous les quatre devant la télé, à refaire le monde en regardant des films déjà vus dix fois, à faire tourner un joint ou deux et à rire aux éclats. Puis quand Kate et Damien se sont séparés, du jour au lendemain, elles ont recommencé à sortir davantage. On ne peut pas passer toutes ses soirées dans l’autarcie d’un couple, on s’étoufferait trop vite, on aurait besoin d’air. Alors elles sortaient un peu, revoyaient d’anciennes amies, reprenaient goût à la musique qui rendait sourd, tellement forte, qui empêchait les conversations, aux rayons lumineux qui leur pétaient les pupilles et à cet amas de corps qui remuaient, tous en rythme, tous en même temps. Puis Kate avait suivi, un soir, et n’était plus jamais repartie. Recherchant auprès de sa sœur la présence de celui qu’elle aimait sans doute toujours, d’une certaine façon.
Et ce soir là, en la regardant, les yeux un peu dans le vide, le sourire un peu figé, les cheveux dans les yeux, Lara se dit qu’elle va arrêter tout ça, que ça ne sert à rien de sortir tant, qu’au fond ça ne leur apporte rien. Une trace noire macule la joue de Kate, descend depuis son œil jusqu’à la commissure de ses lèvres. Lara se demande si elle a pleuré ou si c’est simplement la chaleur moite ambiante.
- Elle est peut être en train de baiser une petite pute dans un coin sombre. Haaaaa, Ha Ha Ha.
C’est Eva. Mineure et déjà shootée à tout ce qui lui tombe sous la main. Peste et langue de vipère. Fou rire général, elles ont l’air de trouver ça hilarant, toutes, à se tordre le ventre de rire, à en perdre le souffle. Toutes, sauf Lara.
- Très drôle. Bon, j’me casse.
- Attends, bois un verre avec nous, reste un peu, elle va revenir de toute façon.
Mais elle n’entend déjà plus. Le dos tourné, demi tour, elle traverse la piste de danse en sens inverse, se dirige vers le bar mais la silhouette de Jess ne se découpe nulle part. Elle l’aurait reconnue de loin, elle la reconnaîtrait entre mille. Alors les toilettes, peut être. Au bout d’un long couloir étroit, de l’autre côté de la salle. Il faut slalomer entre les corps qui se déhanchent, éviter les coups de coude, ouvrir grand les yeux pour discerner quelque chose dans l’obscurité ambiante, enjamber les corps, dans le couloir, de ceux qui ne tiennent pas la distance, avachis contre les murs sales, les yeux clos, endormis ou comateux. Elle bute contre une jambe, s’excuse sans raison, de toute façon il n’entend même pas, grommelle quelques mots incompréhensibles et replonge dans son monde intérieur. Elle se demande si la drogue fait le même effet à tout le monde ou si chacun a son propre trip. Il faudra qu’elle pense à demander à Jess ce qu’elle ressent après quelques joints, quelques lignes. Elles n’en ont jamais vraiment parlé. La plupart du temps, elles se contentent de faire l’amour quand elles sont stones. C’est encore meilleur, quand le corps ne touche plus terre, que l’esprit s’envole vers des mondes inconnus. L’orgasme n’est plus juste cette lumière blanche, aveuglante, c’est tout un spectre de couleurs qui lui emplissent les yeux, se mélangent, partent puis reviennent, une montée en puissance des sensations, tellement haut, au-delà des nuages, jusqu’à l’explosion. Puis elles s’endorment, doucement, l’une contre l’autre, juste après.
Fin du couloir. La faible lumière clignote, ampoule mal enclenchée dans son socle. Ca donne un air encore plus glauque aux choses, ces clignotements, comme un avertissement. Elle ne s’était jamais rendue compte à quel point cet endroit était glauque, avec ces verres vides et ces papiers gras qui jonchent le sol. Elle n’était jamais venue sans avoir bu plus que de raison avant.
Tout au bout, il faut tourner à gauche, continuer sur quelques mètres, dépasser l’escalier en colimaçon qui monte vers le grenier, fermé, et pousser la porte sur sa droite.
Elle entre, appelle Jess mais seul un grognement répond à son cri. Elle demande « C’est toi bébé », regarde sous la porte devant le silence qui suit sa question et en déduit tout de suite que ce n’est pas elle. Jess ne porterait jamais des talons aussi hauts. Jess ne porte jamais de talons, de toute façon. Elle soupire face à son reflet dans le miroir, se rend compte des cernes sous ses yeux, des traces de fatigue dans son regard, de son teint cireux, se dit qu’il faudra qu’elle dorme, en rentrant, qu’elle ne tiendra plus très longtemps. Elle a roulé toute la nuit, jusqu’au petit matin. Plus question d’attendre. C’était venu comme ça, d’un coup, ce besoin de la voir. Elle n’avait rien dit à ses parents, rassemblé quelques affaires et était partie. Juste un mot sur la table. Je rentre un peu plus tôt que prévu. A bientôt. Bisou. Lara. Et elle était partie. Dans la voiture, elle avait écouté Saez en boucle, très fort pour ne pas s’endormir. Elle en connaissait le moindre mot par cœur, chantait avec lui. Elles écoutaient toujours Saez, la nuit.
Dans le couloir, la lumière est maintenant allumée, ne clignote plus. Elle se dit que c’est bizarre, que quelqu’un a peut être remis l’ampoule correctement, se demande qui, ici, à part elle, serait assez sobre pour le faire.
C’est à ce moment là qu’elle a aperçu deux corps. Dans le renfoncement, derrière l’escalier. En se dirigeant vers les toilettes, elle ne les avait pas remarqué, cachées par l’obscurité laissée par la lampe défaillante, contre le mur, collées l’une à l’autre autant qu’aux briques grises. Deux filles. Et elle souriait, en pensant à toutes ces fois où elle et Jess s’étaient réfugiées dans un coin sombre, à l’abri des regards indiscrets, pour rassasier, l’espace de quelques minutes, leur peau de celle de l’autre, leurs lèvres de celles de l’autre, leur langue du goût de l’autre.
L’une tourne la tête. Imperceptiblement. Cette mèche qui vole un peu dans l’air, revient mourir contre le front, ces cils, épais, longs, recourbés, l’ombre qu’ils laissent sur une joue, ce nez fin et profilé qui se dessine un peu dans l’ombre, elle les connaît par cœur. Et son cœur s’arrête. Ralenti, elle continue de marcher mais n’est déjà plus là, plus consciente de ce qu’elle fait. Le monde autour a disparu, ne reste que le vide. Elle ne se retourne pas, n’émet pas le moindre son de sanglots étouffés, coincés dans sa gorge. Ses jambes tremblent, mais elle avance toujours. Sens inverse. Couloir. Prendre à gauche au coin, continuer, reprendre la traversée des corps qui ondulent sur la piste, elle n’essaie même plus de les éviter. A Eva, elle demande si elle a de la coke sur elle, s’enfile une ligne directement sur la table. Rien à foutre. Pas un mot. Aux questions des autres, elle ne répond pas, ne dit pas si elle a ou non retrouvé Jess, n’explique pas son air perdu. Elle ne s’attarde pas, se lève à peine le dernier grain de poudre blanche disparu et repart. Pas un mot.
Celle qui était déjà en hiver
Les "petits" soucis professionnels du mois me titillent un peu. Lisez entre les lignes que je suis d'une humeur de chien, hésitant entre la dépression larmoyante ou la colère hurlante. Le temps n'arrange pas les choses. Le matin n'est plus une sympathique promenade dans les rues. C'est une lutte contre le froid piquant et le vent qui s'installe. Hier, j'ai ressorti mon manteau d'hiver. Ce soir, je m'attaque au tri des vêtements. On range les t-shirts, on sort les gros pulls en laine. Et on attend que ça passe. Au moins, il ne pleut pas. Et demain, c'est le week-end. Réconfort fugace que de penser à ces 48h d'autarcie. J'ai l'impression que l'automne s'est dissolue. Perdue entre l'été et l'hiver. Bientôt, il faudra allumer les chauffages.
14 octobre 2009
Celle qui essayait de décrire l'indescriptible bonheur d'une soirée banale
Ca n'avait pas très bien commencé, pourtant.
Mais, au final, comment parler d'une soirée belle à s'en crever les yeux. Banale, mais tellement extraordinaire à la fois. Je sais, ce n'est pas très clair. C'est juste que cet amour dans son regard, j'ai l'impression que ça fait des siècles que je ne l'avais pas vu.
Et s'il suffisait de quelques bières, de quelques mots, de quelques petits efforts pour que tout redevienne comme avant? Oublier pour quelques heures tout le reste et n'être qu'elle et moi. Eteindre les portables, ne pas suivre la télé, discuter un peu, de tout et de rien, retrouver les sensations perdues de sa peau sous mes doigts.
Y a son regard pendant l'amour, qui me perce le coeur de bonheur à chaque fois, et ses ongles dans mon dos. Je me sens rempart, tronc auquel elle s'agrippe. Et ses bras qui m'enserrent, son souffle encore court juste après, son sourire endormi. Je donnerai mes nuits entières, mes jours et toute ma vie, s'il le fallait, pour avoir droit à ses moments où enfin, elle s'abandonne.
Quand les barrières tombent en même temps que les vêtements et qu'il n'y a plus qu'elle et moi, seuls au monde. Et la chambre qui se transforme en château fort où plus rien ne peut nous toucher, nous atteindre.
On a trop souvent oublié d'être ensemble. Au point d'en avoir peur, d'appréhender ces moments, de ne plus savoir quoi se dire. On se saoûlait de soirées à l'extérieurs, d'invitations à dîner, de "on va là", "on fait ça", "on passe voir truc". On voyait truc, et machin, et chose, et bidule, et on ne se regardait même plus.
Et là, ce besoin de changement. Ce déclic majeur causé par son "J'ai l'impression qu'on a une durée limitée". Oui, c'est certain, si on continue comme ça, on a une durée limitée. Reste à changer les choses, huiler les rouages, oublier le quotidien et réapprendre à se regarder. Se réapprivoiser. Réécrire l'histoire d'une vie commune que je refuse de voir se terminer. Parce que.
Parce que dans ses yeux, hier soir, j'ai lu que c'était possible. Qu'on pouvait y arriver. Que tant qu'elle me regarderait comme ça au détour d'un baiser, je ne baisserai pas les bras.
C'est dingue, ce qu'un seul regard peut retourner le coeur.
13 octobre 2009
Celle qui voulait essayer de cuisiner les sentiments
B., elle sort toujours des phrases choc. Qui marquent. Qui blessent ou qui font rire. Mais qui restent toujours dans la tête. Elle dit "Notre couple a une durée limitée" et mon coeur se brise parce que moi aussi parfois, j'ai cette impression, mais que mettre des mots aussi clairs dessus, ça fait mal. Elle dit "J'assume pas d'être avec toi", et je me noie dans mon verre d'eau. Elle dit "j'aime pas comme on est", et des millions de questions affluent, nuée de moustiques qui volent dans mon cerveau, piquent les cordes sensibles, se posent là où ça fait mal. Et puis elle dit "Je t'aime toi". Et tout s'efface pour quelques heures, plus rien ne compte.
C'est possible, ça, que les histoires d'amour aient une date de péremption, une fin annoncée. "A consommer jusqu'au 10/10/2010", serait noté sur nos fronts, on n'aurait plus le droit de s'aimer après? Peut-on réellement se dire que tout ça aura forcément une fin, en être intimement convaincue, et continuer pourtant en faisant "semblant de rien".
Tiens, d'ailleurs, c'est quoi cette expression? "Faire semblant de rien". Si on fait semblant, ce n'est pas de rien, c'est pour quelque chose. Sinon, on ne ferait pas semblant. Alors, peut-on faire semblant de croire que ça va durer quand on pense intimement le contraire? Et à quoi bon? A quoi ça sert, de retarder le moment. J'ai mal au coeur. L'impression d'un mur qui s'effondre. Tu crois vraiment que ça va finir comme ça, bébé? Et alors, tu fais quoi avec moi? T'espères changer les choses ou t'attends que le moment arrive avec patience, en te disant que tous les bons moments passés jusque là feront au moins de bons souvenirs.
J'arrive pas à me faire à l'idée. On n'a pas de date de fin, l'amour ne s'arrête pas comme ça, c'est débile. On se dispute parfois, d'accord, et c'est pas facile tous les jours, mais ça veut pas dire pour autant que c'est voué à l'échec. Et si c'est ce que tu crois, je préfère qu'on en finisse. Achève-moi, mets-moi à la poubelle avec les légumes périmés du frigo, va faire les courses et trouve un nouvel amour, un qui durera plus longtemps.
Ou alors épouse-moi. Et faisons la nique à tous ces préjugés, à tous ces "qu'en-dira-t-on", à toutes ces conneries qui veulent nous faire dire que ça ne marchera pas. Je le sais bien, moi, qu'on peut y arriver.
Tu sais, ce truc qu'on fait quand les aliments sont presque périmés? On les cuisine, on les congèle, et puis quand on les mange, finalement, ils sont trop bons. On pourrait essayer de faire pareil. Congeler les petites disputes du quotidien jusqu'à les oublier au fond du bac à glace, racheter des sourires touts neufs pour remplir le frigo, les saupoudrer d'un peu d'inattendu, du sel de la vie, et s'en délecter sans se priver. Encore et encore.
Toi et moi, ça en vaut tellement la peine.
09 octobre 2009
Celle qui aurait bien mis un coup de pied au cul de cette abrutie de Cendrillon
Quand on y réfléchit bien, on est conditionné dès la plus tendre enfance. Pour absolument tout. Le plus flagrant? Ce concept d'amour idéal dont on se nourrit par écran interposé. Contes de fées, Cendrillon, Prince charmant et compagnie. Ca se termine toujours bien. Puis viennent les premières lecture adolescente, on se plonge allègrement dans des romans à l'eau de rose, on s'imagine bêtement que la vie, c'est pareil. On croit vivre dans un conte de fées. Les filles se doivent d'être princesses, belles, désirables, innocentes. Les garçons sont des princes charmants accourant au secours de leur belle à grand renfort d'épée et de chansons d'amour. Pas la moindre dispute à l'horizon. L'amour c'est beau, l'amour c'est facile, l'amour, on se doit de le vivre comme dans les dessins animés.
Puis on finit forcément par tomber dans la fosse au lion. Le grand amour n'existe pas, et dans ton coeur, il n'y a que des desillusions. Rien n'est comme on le pensait, on se croit connes, différentes, bizarres parce que pour nous ça marche pas, parce qu'on n'aime pas comme ça, parce que c'est pas le prince charmant qui nous botte, c'est la fragile princesse à protéger. Désillusionnée avant l'age.
On tombe amoureuse pour la première fois, ou en tous cas on croit l'être. Et le tendre prince se transforme en salaud avide de chair tendre. Il finit toujours par s'en aller sur son fier destrier rejoindre le lit d'une autre sans raison valable. Le deuxième ne vaut pas mieux et on finit par comprendre qu'on s'est bien foutus de notre gueule.
Alors soit on a une lueur d'intelligence et on arrête de chercher, soit on garde sa bêtise intacte et on se dit que c'était pas le bon, que LA bonne personne existe quelque part. On adapte les contes de fées à notre vie, on oublie tout le reste pour ne garder que l'amour qui fait battre le coeur.
On le trouve. On la trouve. La bonne personne. On sait que c'est elle, parce que c'est écrit au fer rouge directement sur notre coeur, et tout s'effondre. Parce qu'on recommence à croire que tout était vrai, qu'on se prend pour la belle au bois dormant réveillée d'un baiser et qu'on commence déjà, avant même de s'en rendre compte, à imaginer la vie à deux, le mariage, le prénom des enfants. On croit que c'est bon, que le plus dur est passé, que maintenant ça sera plus simple.
Et on se retrouve sans armure face au quotidien.
Parce que les contes de fées s'arrêtent là. Y a jamais de suite. Jamais de "La vie en couple de Cendrillon", jamais de "La belle et la bête et l'installation de la routine", jamais de "La belle au bois dormant et son prince se disputent comme des charretiers". Non, dans les contes de fées, on se rencontre, on tombe amoureux et... "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants".
On n'est conditionnés... puis laissés en pature aux lions. Et on devrait tout savoir. Savoir comment éviter que la routine ne s'installe, savoir comment gérer le quotidien, savoir comment faire pour que l'autre ne parte pas, savoir respecter les sautes d'humeur de l'autre, savoir gérer nos sentiments, savoir qu'après, y aura forcément des disputes et que faut pas en faire un drame, savoir que l'amour parfait n'existe pas, savoir faire des concessions, etc.
Mais alors, pourquoi ils le précisent pas? Pourquoi il ne disent pas "Ils réussirent à faire face à la routine, aux disputes, aux problèmes d'argent et aux divergences d'opinion, s'en sortirent dans les moments les plus noirs, prirent le temps de discuter de ce qui n'allait pas et finirent par trouver des compromis qui, sans les satisfaire pleinement, leur permirent de vivre relativement heureux pendant de nombreuses années".
Ca, au moins, ça m'aurait aidé. Parce que maintenant que j'ai vraiment trouvé la personne, que j'y crois réellement, je me rends compte à quel point c'est flippant, de ne pas savoir. Ne pas savoir comment faire pour la garder toujours. Et, à l'heure actuelle, dans un monde où tout ce qu'on doit faire nous est dicté à la lettre, par nos patrons, nos parents, par la télé et les livres, personne ne semble connaître la recette gagnante de l'amour sans faille...











